Dans certaines relations marquées par la violence conjugale, l'emprise ne se limite pas aux insultes, aux menaces ou aux coups. Elle peut prendre une forme plus insidieuse encore : l'incitation, voire la contrainte, à consommer de l'alcool, des drogues ou des médicaments. On parle alors d'addictions croisées, un phénomène encore trop peu connu mais aux conséquences dévastatrices pour les victimes. Comprendre ce mécanisme, c'est aussi apprendre à le repérer pour mieux s'en protéger.
Qu'est-ce que l'addiction croisée dans un contexte de violence conjugale ?
L'addiction croisée désigne une situation où l'auteur de violences pousse activement sa victime vers une consommation de substances, dans le but de renforcer son emprise. Cela peut se traduire par plusieurs comportements :
- Encourager systématiquement la consommation d'alcool lors des sorties ou à domicile
- Proposer, offrir ou imposer des drogues
- Détourner l'usage de médicaments prescrits (anxiolytiques, somnifères) pour maintenir la victime dans un état de dépendance ou de vulnérabilité
- Forcer physiquement la consommation, sous la menace ou la contrainte
- Créer des situations de stress permanent qui poussent la victime à chercher un soulagement dans la substance
Ce mécanisme n'est jamais anodin. Il répond à une logique de contrôle bien précise.
Pourquoi un agresseur incite-t-il sa victime à consommer ?
Un outil de contrôle et de domination
Une personne sous l'emprise de l'alcool ou de drogues est souvent plus facile à manipuler, à isoler et à déstabiliser. L'agresseur exploite cette vulnérabilité pour renforcer son pouvoir sur sa victime. Une personne dépendante devient également plus dépendante financièrement et socialement de son conjoint, ce qui complique davantage la possibilité de partir.
Décrédibiliser la parole de la victime
C'est l'un des objectifs les plus pervers de cette stratégie. En poussant sa victime à consommer, l'agresseur prépare le terrain pour, plus tard, disqualifier sa parole : « Elle boit, elle ne sait plus ce qu'elle dit », « Il est toujours défoncé, on ne peut pas le croire ». Cette tactique est particulièrement redoutable lors de séparations conflictuelles, notamment dans le cadre de procédures liées à la garde des enfants.
« Il me servait des verres toute la soirée, insistait pour que je boive encore. Le lendemain, si je me plaignais de son comportement, il me disait que j'avais trop bu et que j'inventais tout. » — Témoignage recueilli auprès d'une association d'aide aux victimes.
Isoler socialement la victime
Une personne en situation d'addiction s'éloigne souvent de son entourage, par honte, par fatigue ou parce que l'agresseur limite volontairement les contacts extérieurs. Cet isolement renforce encore la dépendance envers l'auteur des violences, qui devient parfois le seul « soutien » perçu.
Les formes que peut prendre cette violence
L'incitation progressive
Elle commence souvent de manière insidieuse : quelques verres partagés en soirée, une consommation présentée comme un moment de complicité. Peu à peu, cette pratique devient une habitude imposée, presque obligatoire pour « faire plaisir » au partenaire ou éviter un conflit.
La contrainte directe
Dans les situations les plus graves, la victime peut être forcée physiquement à consommer, sous la menace ou par la violence. Cette contrainte peut aussi passer par la privation : l'agresseur retire l'accès à des médicaments essentiels, créant un état de manque volontairement provoqué.
Le détournement de traitements médicaux
Certains agresseurs manipulent la prise de médicaments de leur victime, en augmentant les doses à son insu, en les mélangeant avec de l'alcool, ou au contraire en les supprimant brutalement pour provoquer un état de sevrage difficile à vivre.
Les conséquences pour les victimes
Les répercussions de ces addictions croisées sont multiples et se cumulent souvent avec les autres formes de violences subies :
- Dépendance physique et psychologique qui s'ajoute à l'emprise relationnelle
- Perte de crédibilité auprès de la famille, des proches, voire de la justice
- Dégradation de la santé physique et mentale
- Difficultés accrues pour quitter la relation, notamment par peur de perdre la garde des enfants
- Sentiment de honte et de culpabilité, qui empêche souvent de demander de l'aide
Il est essentiel de rappeler qu'une victime qui développe une addiction dans ce contexte n'est en aucun cas responsable de sa situation. La consommation est une conséquence de la violence subie, pas une faiblesse personnelle.
Comment repérer ces situations ?
Certains signes peuvent alerter l'entourage ou la victime elle-même :
- Une consommation qui a nettement augmenté depuis le début de la relation
- Un partenaire qui insiste fortement pour que l'autre consomme
- Des remarques dévalorisantes liées à cette consommation, utilisées comme arme lors des disputes
- Un isolement progressif de la famille et des amis
- Une gestion opaque ou contrôlée des traitements médicaux
Que faire si vous vivez cette situation ?
Reconnaître cette dynamique est une première étape essentielle. Il est important de savoir que des professionnels formés à la fois aux questions d'addictologie et de violences conjugales peuvent accompagner les victimes, sans jugement. Un accompagnement global est souvent nécessaire, car il ne s'agit pas de « soigner » uniquement une addiction, mais de sortir d'un système global d'emprise.
Parler à un professionnel de santé, à une association spécialisée ou à un numéro d'écoute permet de commencer à reprendre le contrôle de sa situation, à son rythme.
Ressources et aide
Si vous ou une personne de votre entourage êtes concernée par ces situations, plusieurs ressources gratuites et confidentielles existent en France :
- 3919 — Violences Femmes Info : numéro national d'écoute, gratuit et anonyme, disponible 24h/24 et 7j/7. Les écoutants sont formés pour accompagner les victimes de violences conjugales, y compris lorsqu'une addiction est associée à la situation.
- Fil Santé Jeunes : 0 800 235 236, pour les jeunes concernés par ces problématiques
- Drogues Info Service : 0 800 23 13 13, pour toute question liée aux addictions
- Alcool Info Service : 0 980 980 930
- Le site arretonslesviolences.gouv.fr, plateforme officielle du gouvernement français dédiée aux violences conjugales
- Le 17 ou le 112 en cas de danger immédiat
Vous n'êtes pas seul·e face à cette situation. Demander de l'aide n'est jamais un échec, c'est un premier pas courageux vers la reconstruction.