Juridique & Droits

Salles d'audition adaptées aux enfants : recueillir leur témoignage

Comment la justice française recueille la parole des enfants victimes grâce aux salles d'audition spécialement conçues pour les protéger et éviter la re-victimisation.

Sommaire 6 parties
  1. Pourquoi des salles spécialement conçues pour les enfants ?
  2. Le principe de l'audition unique
  3. Qui mène l'audition et comment se déroule-t-elle ?
  4. Le rôle des parents et des proches protecteurs
  5. Un dispositif encore inégalement réparti sur le territoire
  6. Ressources et aide

Lorsqu'un enfant est témoin ou victime de violences, notamment dans un contexte de violences conjugales, son témoignage peut être essentiel à la procédure judiciaire. Mais entendre un enfant n'est pas comme entendre un adulte. Depuis plusieurs années, la justice française a développé des dispositifs spécifiques, les salles d'audition adaptées aux enfants, pour recueillir leur parole dans des conditions respectueuses de leur développement psychologique et de leur sécurité émotionnelle.

Pourquoi des salles spécialement conçues pour les enfants ?

Un enfant qui a vécu ou assisté à des violences, qu'il s'agisse de violences conjugales, d'abus sexuels ou de maltraitances, se trouve dans une situation de grande vulnérabilité. Lui demander de raconter ce qu'il a vécu dans un commissariat classique, au milieu de l'agitation et de l'environnement souvent intimidant d'un service de police ou de gendarmerie, peut être traumatisant et nuire à la qualité de son récit.

C'est pourquoi des espaces dédiés, parfois appelés salles Mélanie (du nom donné à l'un des premiers dispositifs créés en France), ont été mis en place dans de nombreux départements. Ces salles visent deux objectifs complémentaires : protéger psychologiquement l'enfant et garantir la fiabilité juridique de son témoignage.

Un cadre rassurant et chaleureux

Contrairement à une salle d'interrogatoire classique, ces espaces sont pensés pour mettre l'enfant en confiance. On y trouve généralement :

  • Un mobilier adapté à l'âge de l'enfant, avec des couleurs douces
  • Des jouets, des coussins ou du matériel de dessin pour détendre l'atmosphère
  • Une absence d'uniforme visible pour les professionnels présents
  • Un éclairage tamisé et une ambiance sonore apaisée

L'idée est de recréer un environnement proche de celui d'une pièce familière, afin que l'enfant se sente suffisamment en sécurité pour s'exprimer librement, sans pression ni sentiment d'être interrogé comme un suspect.

Le principe de l'audition unique

L'un des apports majeurs de ces dispositifs est le principe de l'audition unique filmée, prévu par l'article 706-52 du Code de procédure pénale. Ce texte permet d'enregistrer l'audition du mineur victime en audio et vidéo, de façon à éviter qu'il ne soit entendu à de multiples reprises par différents intervenants au cours de la procédure.

« Chaque fois qu'un enfant doit répéter son récit, il revit potentiellement le traumatisme. L'audition unique protège l'enfant tout en préservant la force probante de son témoignage. »

Concrètement, cet enregistrement peut ensuite être visionné par le juge d'instruction, les enquêteurs, les experts psychologues ou encore lors du procès, sans que l'enfant ait à revivre l'épreuve de raconter plusieurs fois les faits.

Le dispositif technique : la glace sans tain et la caméra

Dans la majorité des salles adaptées, l'enfant est accompagné d'un seul professionnel formé spécifiquement à ces auditions, souvent un enquêteur spécialisé ou un psychologue. Les autres acteurs de la procédure (avocat, magistrat, autre enquêteur) peuvent observer l'entretien depuis une pièce adjacente grâce à une glace sans tain ou un retour vidéo en direct, sans être visibles de l'enfant. Cela permet de limiter le nombre de personnes dans la pièce tout en garantissant que tous les éléments nécessaires à l'enquête soient recueillis en une seule fois.

Qui mène l'audition et comment se déroule-t-elle ?

L'audition d'un enfant victime est confiée à des professionnels spécialement formés aux techniques d'écoute adaptées à l'enfance, notamment à la méthode dite du protocole NICHD, largement reconnue à l'international pour limiter les risques de suggestion et favoriser un récit libre et spontané.

Le déroulement suit généralement plusieurs étapes :

  • Phase de mise en confiance : l'enquêteur explique à l'enfant pourquoi il est là, dans des mots simples et sans pression
  • Récit libre : l'enfant est invité à raconter ce qu'il a vécu avec ses propres mots, sans questions suggestives
  • Questions ouvertes : si nécessaire, des questions neutres permettent de préciser certains points évoqués
  • Clôture bienveillante : l'entretien se termine en valorisant le courage de l'enfant d'avoir parlé

Ces auditions peuvent avoir lieu au sein d'une unité médico-judiciaire (UMJ), d'une brigade de protection des mineurs, ou dans des structures dédiées comme les unités d'accueil pédiatrique enfance en danger (UAPED), présentes dans de nombreux hôpitaux français.

Le rôle des parents et des proches protecteurs

Dans le cadre de violences conjugales, il arrive que l'enfant ait assisté aux scènes de violence subies par l'un de ses parents, le plus souvent la mère. Le parent protecteur n'assiste généralement pas directement à l'audition, afin de préserver la liberté de parole de l'enfant et d'éviter toute influence, même involontaire. Il est cependant tenu informé du déroulement de la procédure et peut être accompagné par une association d'aide aux victimes tout au long du processus.

Un accompagnement psychologique systématique

Après l'audition, l'enfant peut bénéficier d'un suivi psychologique proposé par les associations spécialisées ou les services de pédopsychiatrie. Ce soutien est essentiel pour l'aider à traverser cette étape difficile et à se reconstruire, indépendamment de l'issue judiciaire de l'affaire.

Un dispositif encore inégalement réparti sur le territoire

Si ces salles existent dans de nombreux départements, leur nombre reste insuffisant au regard des besoins. Des associations et professionnels de la protection de l'enfance appellent régulièrement à un déploiement plus large de ces dispositifs, ainsi qu'à une meilleure formation des professionnels impliqués dans le recueil de la parole des enfants victimes.

Cette question est d'autant plus importante que de nombreux enfants exposés aux violences conjugales sont aujourd'hui reconnus eux-mêmes comme des co-victimes, et non plus seulement comme des témoins, ce qui renforce la nécessité de les entendre dans des conditions respectueuses et protectrices.

Ressources et aide

Si vous êtes témoin ou si vous pensez qu'un enfant de votre entourage est victime ou témoin de violences, plusieurs ressources existent pour vous accompagner :

  • 3919 – Violences Femmes Info, numéro national d'écoute, gratuit, anonyme et disponible 24h/24 et 7j/7
  • 119 – Allô Enfance en Danger, numéro national dédié à la protection de l'enfance
  • 17 – Police secours en cas d'urgence immédiate
  • Le site officiel service-public.fr pour connaître vos droits et les démarches à suivre
  • Les unités d'accueil pédiatrique enfance en danger (UAPED) de votre département, accessibles via les hôpitaux publics

N'hésitez jamais à solliciter de l'aide : parler, c'est déjà commencer à protéger l'enfant.

Tu te reconnais dans cette situation ?

Tu n'as pas à rester seul·e. Le 3919 est gratuit, anonyme et n'apparaît pas sur les factures de téléphone. En cas de danger immédiat, appelle le 17 ou envoie un SMS au 114.